Nicolas Martinet, directeur d'une maison de retraite : "Nous pouvons avoir la sensation que la relation est à sens unique mais il faut aller jusqu’au bout de l’accompagnement pour s’apercevoir qu’il n’en est rien…"

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Nicolas Martinet dirige depuis presque 17 ans une maison de retraite de 126 lits, à Desvres, dans le Pas-de-Calais. En 2011, il publie « Le grand âge est à l’abandon ! »*. Dans ces 120 pages incisives, il tire une sonnette d’alarme et témoigne de son respect au personnel de son établissement. Au contact des personnes âgées, des aidants familiaux et professionnels, il plaide pour remettre l’intelligence du cœur au centre du soin et se bat contre les dérives d’une administration frileuse. Première partie de cet entretien…

Lors d’un débat sur la fin de vie, vous avez évoqué avec beaucoup d’émotion votre grand-mère. Pouvez-vous nous en parler ?

Ma grand-mère vivait à côté de chez nous. Je m’en suis énormément occupé et j’étais donc très proche d’elle. Dans ces dernières années, elle souffrait de la maladie d’Alzheimer. J’ai eu le privilège, je dis bien le privilège, de passer la dernière nuit avec elle et de lui fermer les yeux. J’avais 18 ans et je ne mesurais probablement pas à l’époque tout ce qu’elle m’apportait. Je sais aujourd’hui que nous ne sommes jamais complètement altruistes. A donner, je devais beaucoup recevoir d’elle. Notre lien s’est intensifié avec ses problèmes de santé. A la fin de sa vie, mes parents, fort pris par leur commerce, avaient trouvé une famille d’accueil qui la prenait quelques heures par jour. J’allais la voir dans cette famille. Je me souviens que ses yeux étaient opaques, qu’elle ne parlait plus mais qu’elle me prenait la main pour la sentir. Alors qu’elle n’était plus parmi nous, la famille d’accueil m’a dit qu’après chacune de mes visites, elle prononçait mon prénom. Cela m’a évidemment comblé d’apprendre qu’elle m’avait reconnu. C’est important de mesurer la richesse de l’amour. Quel que soit l’état de la personne, nous ne savons jamais ce qui se vit. Nous pouvons avoir la sensation que la relation est à sens unique mais il faut aller jusqu’au bout de l’accompagnement pour s’apercevoir qu’il n’en est rien…

Dans votre livre, vous évoquez de multiples abandons : l’abandon ressenti par la personne âgée (voir encadré), l’abandon ressenti par la famille qui n’arrive plus à assumer seule l’accompagnement de son parent à domicile mais aussi et surtout l’abandon ressenti par le personnel « qui n’a pas la possibilité de faire entendre ses difficultés et qui ne peut mener à bien sa mission, tant la charge est lourde et le temps nécessaire à son accomplissement insuffisant »…

Oui, je suis avant tout le directeur d’un personnel dévoué mais qui souffre d’un manque de reconnaissance. La personne âgée n’est malheureusement plus considérée et les personnes qui s’en occupent, familles et professionnels, non plus ! Or une personne en souffrance communique une part de cette souffrance à la personne âgée. Il est urgent de revaloriser cette profession. Le débat sur la maltraitance a beaucoup affecté le personnel. Je ne nie pas qu’il y ait des comportements et des dérives à sanctionner mais le choix des mots est important. Avec ce débat, une profession a injustement été désignée. Il faut connaître la réalité du terrain et savoir de quoi l’on parle. Dans mon établissement, je dispose d’un salarié pour 10 résidents. La toilette d’une personne très grabataire nécessite deux salariés. Parce que le temps à consacrer à chaque personne est minuté, il peut arriver qu’une personne soit laissée sur des toilettes plus longtemps que nécessaire… Oui, c’est une sorte de maltraitance mais, sur le terrain, c’est une entorse pour essayer de s’occuper de tous avec les moyens humains à disposition. Je voulais dénoncer cette tentation de montrer du doigt des personnels pour la grande majorité dévoués. « Promouvoir la bientraitance », c’est ce à quoi nous devons tous nous attacher : réduire les dérives en aidant les aidants et non en les accablant.

Lire la deuxième partie de cet entretien

Propos recueillis par Nathalie Cuvelier, Webinage

* Editions Salvator. Peut être commandé en ligne.

Abandonnée la personne âgée :
– qui, laissée seule avec ses souvenirs, n’a personne pour les partager ;
– qui, derrière une fenêtre, contemple le jour qui n’en finit pas de passer ;
– qui aimerait aller se promener mais qui n’a personne pour l’accompagner ;
– pour qui l’on décide tout sans demander son avis ;
– que l’on bouscule dans la rue parce qu’on ne l’a voit plus ;
– qui reçoit à peine de quoi vivre parce qu’elle coûte trop cher à notre société ;
– qu’il n’est plus nécessaire de visiter puisqu’elle oublie tout ;
– qui ne mérite plus qu’on s’intéresse à elle parce qu’elle ne peut plus voter ;
– qui ne demande rien d’autre qu’un peu d’amour et d’attention ;
– pour qui certains se demandent si la vie vaut encore d’être vécue.

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