Le lieu ou l'indicible devient réel, c'est le corps ! Jacques Lacan Hélène Folio nous raconte une séance de yoga avec son mari atteint de la maladie d'Alzheimer.

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Le lieu où l’indicible devient réel, c’est le corps ! Jacques Lacan

Depuis le lever du jour, Arlequin, Pierrot et leur compère Puccinella se livrent à une course-poursuite effrénée dans sa tête en désordre. Ils ont pris le pouvoir. Il ne sait plus les ramener à la raison, vers le pôle magnétique qui rassemble en chacun de nous les personnages hétéroclites qui nous constituent et qui ont fait de lui l’homme affable et bienveillant que tous appréciaient. Rien ne semble pouvoir arrêter la sarabande infernale. Et pourtant….

(Hélène Folio nous raconte une séance de yoga avec son mari atteint de la maladie d’Alzheimer.)

A 20 heures précises, il est sur son tapis de sol, suffisamment rassemblé, semble-t-il, comme on dit du cheval avant l’obstacle, pour pouvoir partager une séance de yoga avec les “fidèles” du mardi qui l’acceptent tel qu’il est devenu. Il vient toujours de son propre chef. Un savoir plus ancien que les pierres du chemin l’habite. Il sait depuis la nuit des temps, à travers la chaîne du vivant, comme savent les bêtes, que s’il ne peut plus poser de mots sur sa vie, ses rêves et ses souffrances, il peut encore laisser son corps parler pour lui. Car la posture n’est pas une attitude figée ni un simple agencement de mouvements dans une gestuelle codifiée. Elle évoque l’état d’être, d’habiter et d’être habité, comme l’indique le terme qui la désigne en sanscrit : “asana”, de la racine “asus” : la vie. En bref, on ne “fait” pas la posture, on “est” en elle et dans ce qu’elle représente : le cobra, la sauterelle, la charrue, le demi-pont…

Elle se construit sans contrainte ni jugement (ce qui nous ramènerait à la dualité bien-mal), en pleine conscience avec rigueur et précision sur la scansion du souffle. Elle est dotée d’une haute portée symbolique.

Pour comprendre comment elle peut exercer une action aussi profonde sur la personnalité, examinons ” Bujhangasana “, la posture du cobra, particulièrement riche en symboles par l’intermédiaire desquels l’homme se construit, s’exprime, symbolise et alchimise sa souffrance comme on transforme le plomb en or.

Bujhangasana.

Elle le prend allongé sur le ventre, le front au sol “mordant la poussière”, dépossédé de la toute puissance de l’ego, dans l’attitude d’un homme humilié et vaincu. Il est dans cette phase initiale sans le savoir, au cœur du yoga dont les maîtres mots sont “lâcher- prise” et “acceptation”. Mais il veut avancer, quoi de plus naturel ? Il est encore ancré dans le flux de la vie et, pour avancer, il lui faut se redresser. Alors, en prise avec les forces telluriques, par l’appui des mains sur le sol, il dégage sa poitrine, ouvre ses côtes mobiles et entraîne dans cette poussée en avant son dos, siège corporel de l’inconscient.

En libérant cet espace qui échappe à sa vue et à son contrôle, il ouvre en lui une voie nouvelle qui permet, au fil de la pratique, à ce contenu enfoui dans les profondeurs d’accéder à la lumière de la conscience.

Ce faisant, il doit garder les yeux grands ouverts, comme le serpent dépourvu de paupières, et, tête droite menton contre gorge, regarder sans complaisance la réalité aussi bien que sa propre image comme réfléchie par un miroir.
Et, solidement implanté sur le ventre, il se livre au jeu subtil du pranayama, la respiration, le lien par excellence, le tissu interstitiel, qui unit et relie tout ce qui vit sur terre.

“L’air que j’inspire, dit le sage, est l’air que tu expires, et l’air que tu inspires est l’air que j’expire”.
C’est en premier lieu, à l’intérieur de lui-même, que va opérer l’union des contraires par l’action conjuguée du mouvement et du souffle. Il en a grand besoin, l’occident chrétien, si laïcisé soit-il de nos jours, porte encore dans l’inconscient collectif les séquelles de l’homme ‘corps-esprit’- opposés et conflictuels. La médecine contemporaine hautement spécialisée renchérit avec celle du corps morcelé. A l’hôpital on est encore “l’estomac du 15” ou “le poumon du 6”.

Et chaque posture, dans sa forme première et ses innombrables variantes lui fait expérimenter un autre état d’être : il creuse son sillon avec la charrue, suit le cours sinueux de ses pensées avec les torsions pour les réajuster sur l’axe vertébral, goûte la félicité des eaux primordiales de l’océan amniotique dans le poisson, unit les deux rives “corps-esprit” dans le (demi) pont et laisse couler dessous, pour que puisse émerger la conscience du flux qui charrie son histoire et ses légendes. La richesse symbolique, profonde, complexe de chacune, mériterait une analyse détaillée.

Habitué qu’il est aux enchainements posturaux, il a vécu la séance sans mot dire (maudire !). Pas même durant l’assise en silence à l’écoute, en lui, du bruissement du souffle :

“So” à l’inspir “Ham” à l’expir. Il est apaisé, détendu, souriant. Il a pour un temps envoyé au tapis la troupe de la ‘commedia d’ell Arte’. Sa nuit sera plus calme. Durant les périodes où il pratique régulièrement, les crise sont moins violentes et plus espacées.

Mais que peut le yoga pour ceux qui n’ont jamais pratiqué ?

Et que peut-il pour ceux qui sont au bout du chemin ?

A tous ceux-là, il peut encore apporter d’innombrables bienfaits.

Hélène Folio
auteure de : Qui êtes-vous Monsieur ? Je ne suis pas moi.

Prochainement sur Aidant Attitude, la suite de ce témoignage en deux parties.

Un commentaire

  1. En tant que prof de yoga et travailleuse sociale,je suis tres touchée de ce qui est dit et de la façon dont c'est exprimé.je trouve moi aussi tres belles les postures de yoga et suis aussi d'accord sur le fait que nous les incarnons plutot que les faire.
    maintenant je vas lire la suite.....

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