Interview de Farah, CODA, c'est-à-dire une enfant de parents sourds ou malentendants

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Le 17 décembre dernier est sorti au cinéma « La famille Bélier », film réalisé par Eric Lartigau. Paula, 16 ans, est une CODA, c’est-à-dire une enfant de parents sourds ou malentendants. Au quotidien, elle est l’interprète de ses parents. C’est l’occasion pour Aidant Attitude de mettre en lumière ce rôle d’aidant, à travers le témoignage de Farah.

Bonjour Farah. Vous êtes ce que l’on appelle une CODA. Quand et comment vous êtes vous aperçue que vos parents n’entendaient pas et étaient différents des autres parents ?
Je devais avoir 4 ou 5 ans, c’était à la maternelle. Les enfants se moquaient de moi en imitant la gestuelle de la langue des signes. C’est là, que j’ai compris que nous étions différents des autres. Ce fut assez violent pour moi à l’époque qui ne faisait jusqu’à présent aucune distinction entre les deux mondes.

Votre langue maternelle étant la langue des signes, comment avez-vous appris à parler ? Cela a t’il été difficile ? Et pendant votre scolarité ?
Je commençais à me faire comprendre vers 6 mois grâce à la langue des signes. J’ai appris à oraliser la langue française certainement grâce à ma grande sœur qui vivait ses premières années de maternelle. Je suis allée en crèche jusqu’à mes 6 mois, puis ma mère est restée au foyer après son licenciement économique. L’école m’a beaucoup apportée mais également la télévision qui contrairement à ce que l’on peut penser a été un véritable outil dans mon éducation. Je n’ai pas beaucoup de souvenir. Je ne peux donc pas vous dire si cela a été difficile. Ce qui a été le plus compliqué pour moi, c’est de parler publiquement, de hausser la voix et d’assumer le regard des autres sur moi. Le chant et la pratique du théâtre à l’école primaire et au collège m’ont aidé à m’assumer plus facilement.

Comment vos parents faisaient-ils pour s’occuper de vous et de vos sœurs au quotidien ? Pourriez-vous nous donner quelques exemples concrets ?
Après le licenciement de ma mère, elle a décidé de nous élever à la maison. Des dispositifs lumineux posés près du berceau s’enclenchaient aux moindres pleurs. La même installation était proposée pour les appels téléphoniques et la sonnerie de la porte d’entrée. Cela leur permettait d’avoir une vigilance visuelle à défaut de ne pouvoir entendre. Nous avons été confrontées à la prise du téléphone relativement tôt ce qui implique une certaine autonomie et une confiance transmise naturellement. Une fois encore, la prise de parole avec des inconnus ne fut pas chose aisée. Ma mère devait être très organisée pour s’occuper de sa maison mais également de ses enfants. La lecture sur les lèvres a permis à mes parents de mieux appréhender le monde des entendants et ainsi de se faire comprendre.

En quoi la relation avec vos parents a t-elle été modifiée par leur handicap ? Comment les avez-vous aidé au quotidien ?
Une relation fusionnelle s’est installée. Nous avions besoin d’eux pour grandir. Ils avaient besoin de nous pour entendre et se faire entendre. Nous étions leurs interprètes privilégiés. A l’adolescence, cela pouvait être vécu comme un fardeau. Les relations étaient tendues par moment. A cet âge-là, on rêve de se fondre dans la masse. Leur handicap devenait parfois lourd à porter et devenait une exception rendue visible. Nous ne voulions pas les cacher mais ce n’était pas facile d’accepter de ne pas avoir une vie comme les « autres », plus simple à vivre. Nous les aidions pour les rendez-vous à la banque, à la mairie, les rendez-vous médicaux, aux impôts, à l’école, etc. Tous les appels passaient par nous. Nous composions notre emploi du temps en fonction de leurs besoins. Il fallait s’adapter à tout et se rendre disponible dès que besoin. En prenant de l’âge, avec une perte d’autonomie grandissante, notre rôle s’est étendu à la gestion de tous les aspects administratifs et à la prise en charge de leurs problèmes de santé.

Que vous a apporté d’être une CODA dans votre vie personnelle et/ou professionnelle ?
Très tôt, j’ai été sensible aux plus vulnérables, aux plus fragiles. Je connaissais leur difficulté à vivre dans un monde différent et à s’adapter à celui-ci avec leur différence. Mes parents m’ont toujours interdit de me moquer de ceux qui étaient différent (de peaux, de taille, de poids, de corps, etc.). Et très tôt, j’ai su pourquoi, parce que nous faisions partis de ces « autres ». Sans le vouloir, je me suis tournée dans ma vie professionnelle vers les enfants malades, les enfants handicapés puis vers les personnes âgées dépendantes et leurs aidants. J’ai développé un sens de l’écoute très affiné rassurant ainsi les différents publics touchés. Mon sens du contact a permis de m’approcher de ces publics de façon naturelle et très adaptée. Je ne me vois pas agir dans mon quotidien sans être utile aux autres. Aujourd’hui, je contribue à la vie d’une équipe riche et variée qui fait du bien à des centaines d’aidants ou de personnes fragilisées par la maladie, la dépendance et la fin de vie. Être CODA m’a sensibilisée au bien que je pouvais apporter aux autres.

Avez-vous des ressources utiles pour de jeunes CODAS (associations, sites Internet, forums, etc.) ou bien quelques conseils ?
Malheureusement, je ne suis pas en contact avec des associations et je ne participe à aucune action collective. Je sais que les Petits Frères des Pauvres ont ouvert une antenne pour les personnes sourdes âgées ayant de faibles ressources afin de leur proposer des projets pour se divertir et ne pas rester isolées. L’isolement est un fléau chez la personne âgée mais elle est plus sévère chez une personne sourde car son handicap l’exclue d’autant plus. Je n’ai pas de conseils particuliers. Je sais qu’être un aidant et CODA à la fois n’est pas facile à gérer dans son quotidien. On craque parfois car rien n’est facile. Moi j’ai la chance d’être issue d’une fratrie très unie. Mon conseil serait de ne pas rester seul et de trouver du soutien auprès des professionnels (assistante sociale, médecin, infirmière, etc.) si vous n’avez pas un entourage familial très présent.

Pour en savoir plus :
Association Pour les Enfants Entendants et leurs Parent(s) Sourd(s) – APEEPS

Interview de Sophie Vouzelaud, première dauphine à l’élection Miss France 2007

Propos recueillis par Delphine Doré

3 Commentaires

  1. bravo pour votre engagement auprés des aidants. .Nous le partageons par un soutien aux personnes accompagnant les devenus malentendants en proposant des sensibilisations pour faciliter la communication de ces personnes et leur redonner la joie de vivre

  2. Interview très intéressante que j'ai pu lire avec grande attention. Merci. L'enfance a du en effet être difficile.

  3. Un grand bravo pour ce témoignage passionnant et revigorant.

    ce film fut en effet très éclairant sur La Différence liée à la surdité et quel leçon d' humilité, de courage pour affronter le regard des autres .

    Belle leçon de vie, vraiment Bravo.

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